Syndrome
de Demons-Meigs
F. CUILLIER, K. DAVID
Service de Gynécologie-Obstétrique, Hôpital
Félix Guyon, SAINT-DENIS, ILE DE LA REUNION.
Le contexte
Mme Eve est une
institutrice de 50 ans qui nía pas
díantécédent personnel ou familial. Elle est
hospitalisée en pneumologie en raison díune
dyspnée avec asthénie. La radiographie pulmonaire
révèle un épanchement pleural bilatéral.
Il níy a pas díascite, ni de fièvre. La ponction
pleurale ramène 0,5 l díexsudat, puis 0,4 l lors
díune seconde ponction. Le bilan biologique est normal sauf le
CA 125 dosé à 94,3 UI/ml (normal < 35 UI/ml) et
líhémoglobine à 9 g/dl. Les autres marqueurs
tumoraux sont normaux. Líexamen gynécologique retrouve
un utérus polymyomateux à líorigine de
ménorragies. Les seins sont normaux.
Líéchographie (fig. 1 et 2) semble montrer une
petite masse ovarienne gauche de 2 cm sur 1,5 cm.
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Fig. 1 : Visualisation échographique de líovaire gauche et de la petite tumeur adjacente. |
Fig. 2 : Coupe transversale par échographie de líutérus polymyomateux. |
Le diagnostic
Chez cette femme
de 50 ans, une tuberculose pulmonaire était
éliminée (les tubages et les cultures du liquide
gastrique ne retrouvant pas de bacilles de Koch), puis une
défaillance cardiaque. Líexamen cardiaque et
líéchocardiographie étaient en effet normaux.
Une insuffisance hépato-cellulaire était exclue devant
la normalité du bilan biologique hépatique. La
mammographie était normale. Le scanner abdomino-pelvien
confirmait la présence díun utérus
polymyomateux, mais sans signes de localisation secondaire ovarienne
et sans ascite. Une néoplasie ovarienne semblait peu probable.
Le syndrome de Demons-Meigs était éliminé devant
le tableau clinique. Devant líabsence de diagnostic
étiologique et après une vive concertation
interdisciplinaire, une pleuroscopie était alors
réalisée. Celle-ci níétait pas
contributive, la biopsie pleurale montrant des signes inflammatoires
aspécifiques. Un syndrome de DM atypique était
alors la dernière hypothèse retenue.
Le commentaire
La patiente
bénéficiait alors díune cúlioscopie
exploratrice confirmant la présence díun utérus
myomateux. La tumeur ovarienne visualisée par
échographie était en fait un fibrome utérin
pédiculé. Le foie, la vésicule biliaire et le
péritoine paraissaient normaux. On réalisait en accord
avec la patiente une hystérectomie totale avec annexectomie
bilatérale par laparotomie. Líexamen extemporané
était rassurant. Les suites opératoires étaient
simples, et un mois plus tard, la radiographie pulmonaire ne montrait
plus de pleurésie. Le CA 125 était dosé à
72,9 UI/ml, puis était normal deux mois plus tard. Un
pseudo-syndrome de DM, conséquence de
líutérus fibromateux, était le diagnostic
retenu.
En pratique
Le syndrome de
Demons-Meigs (DM) typique associe classiquement fibrome ovarien,
ascite et pleurésie. Le syndrome de DM atypique, ou
pseudo-syndrome de DM, diffère par le type histologique ou par
la localisation tumorale pelvienne. Spiegelberg (1866) puis
Cullingworth (1879) ont décrit les premières
observations du syndrome de DM et la première série
était rapportée par Demons (Bordeaux) en 1887. En 1909,
Kelly et Cullen, puis Salmon en 1934, décrivent un syndrome
similaire, associant fibrome utérin, ascite et
pleurésie. Meigs regroupant une nouvelle série de 84
cas (1937), líéponyme de ìsyndrome de DMî
est créé par Funck-Brentano en 1949. Cependant, il le
sépare du pseudo-syndrome qui diffère par
líhistologie et la localisation tumorale. Le terme de
ìpseudo-syndrome de DMî est défini par Andinolfi
en 1966. En 1971, Solomon suggère de rassembler les deux
syndromes en ìMeigs-Salmon syndromeî, mais actuellement
dans la littérature, ces deux syndromes restent toujours
séparés. Le syndrome de DM, qui atteint de
préférence les femmes de 40 à 60 ans, est peu
observé en pratique quotidienne. Alors que les fibromes
représentent 4 % des tumeurs ovariennes, il apparaît
dans 1 % de ces cas. La fréquence du pseudo-syndrome serait
encore plus faible. La forme typique du syndrome de DM associe
ascite, pleurésie et fibrome ovarien. Les signes
généraux regroupent une augmentation du
périmètre abdominal (liée à
líascite ou à la masse pelvienne), mais avec toujours
une apyrexie. Parfois, une torsion díannexe ou une compression
pelvienne interpellent. Líépanchement pleural est
initialement à droite, rarement à gauche. Il peut se
bilatéraliser. Certaines formes de DM font errer le
diagnostic, comme une pleurésie de constitution rapide ou dans
un contexte infectieux. Les formes hémorragiques ou
incomplètes par absence díun épanchement (ascite
plutôt que pleurésie) font douter du diagnostic comme
pour notre cas. Devant toute pleurésie inexpliquée, un
examen gynécologique est indispensable. Des gestes invasifs
seront ainsi évités, comme la thoracoscopie ou une
exploration pulmonaire chirurgicale. Líéchographie plus
précise par voie endovaginale analysera le statut
gynécologique. Le scanner ou líIRM,
demandés en seconde intention, élimineront une
carcinose péritonéale. Le syndrome atypique ou typique
de DM sera néanmoins suspecté devant un
épanchement pleural abondant, une ponction díascite ou
pleurale sans cellules malignes et líabsence de carcinose.
Paradoxalement, le CA 125 (produit par le mésothélium
plutôt que par la tumeur) sera plus élevé que
dans les néoplasies ovariennes. Le mécanisme de ces
deux syndromes est inconnu. Certains mettent en cause la pression sur
les vaisseaux environnants ou une torsion annexielle, et
díautres pensent que le liquide se diffuse par la surface
tumorale. Líaction hydratante des stéroïdes
sexuels secrétés par la tumeur ovarienne est aussi
retenue. Les épanchements seraient en fait la
conséquence díune perméabilité excessive
des feuillets péritonéaux et pleuraux par un facteur
inconnu. Líascite une fois constituée se propage par
les vaisseaux lymphatiques du foramen de Bochdalek, plus
développés à droite quíà gauche,
expliquant la fréquence des pleurésies droites. La
ponction ramènera un liquide citrin ou
séro-hématique, stérile et sans cellules
néoplasiques. Le transsudat est plus fréquent que
líexsudat. Le pseudo-Meigsí syndrome diffère
uniquement par la nature tumorale. Des thécomes, des tumeurs
de la granulosa et de Brenner, mais aussi des tumeurs ovariennes non
fibreuses (tératomes), des hyperplasies du stroma, des tumeurs
germinales peuvent être les responsables. Ces formes de
préférence bilatérales affectent surtout les
femmes âgées. Le syndrome de Meigs atypique peut aussi
se produire quand la localisation tumorale est différente
(léiomyoblastome colique, hémangiomes et papillomes de
la trompe de Fallope). Les utérus myomateux sont rarement en
cause, comme les fibromes para-ovariens et du ligament large. Selon
Terada et Buckshee (cité par Ollendorf), une quinzaine de cas
étaient décrits dans la littérature en 1991.
Líabsence díascite accentue líoriginalité
de notre observation. Nous níavons pas recensé
díobservations identiques dans la littérature. Lors de
ces syndromes, seule líexérèse tumorale obtient
líassèchement des séreuses. Une seule
récidive a été décrite, survenue 30 ans
après le traitement initial (Bretelle). Líascite et la
pleurésie disparaissent spontanément moins díune
semaine après la résection tumorale. La chirurgie
permettra aussi díéliminer un cancer ovarien. Lors du
syndrome typique, líovaire controlatéral est sain dans
un tiers des cas. Une annexectomie bilatérale chez une femme
en péri-ménopause est donc recommandée.
Concernant le syndrome atypique, il níy a pas de consensus,
mais en raison de líâge de notre patiente et de
líanémie conséquence des ménorragies, une
hystérectomie avec annexectomie bilatérale nous
semblait légitime, même si les ovaires semblaient
macroscopiquement normaux. Lorsque líun des deux syndromes est
diagnostiqué en pré-opératoire, une
cúlioscopie, puis, en cas díexamen extemporané
rassurant, une incision transversale suspubienne (incision de Mouchel
élargie) évitera une disgracieuse cicatrice
médiane sous- voire sus-ombilicale. Chez une femme jeune, le
traitement sera conservateur pour préserver sa
fertilité ultérieure. La surveillance
post-opératoire de la décroissance du CA 125 sera alors
primordiale.
Conclusion
La
séparation entre le syndrome et le pseudo-syndrome de DM nous
semble inutile, car líattitude thérapeutique est
identique. Cependant, il est primordial de penser à ces rares
syndromes devant toute pleurésie, même
isolée.