Histoire de la ménopause

 

Phénomène biologique, l'arrêt de la fonction reproductive féminine possède non seulement une histoire naturelle, objet de controverses, mais aussi une histoire sociale, y compris dans ses manifestations physiologiques.

A l'instar des biologistes, nous préférons utiliser les locutions plus précises de sénescence reproductive ou simplement d'arrêt de la fonction reproductive plutôt que le terme de ménopause, qui désigne non seulement ce fait physiologique, mais charrie avec lui tout un lourd bagage de représentations sociales.

Environ dix millions de femmes sont actuellement ménopausées en France. Devant l'allongement de la durée de la vie, il est devenu classique, depuis Simone de Beauvoir, de souligner que la femme est ainsi ménopausée pendant une partie importante de son existence, la moitié de sa vie adulte. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité sans doute, la ménopause concerne une telle proportion de la population. Dans ce contexte socialement produit, la ménopause n'est donc pas sans poser des questions du point de vue de l'histoire "naturelle".

L'âge de la ménopause a peu varié au cours des temps historiques récents. Certains le situent aux alentours de quarante ans dans l'Antiquité, de quarante-cinq ans entre 1500 et 1830, et plus tard encore au cours des cent dernières années, mais d'autres pensent qu'il n'existe aucune preuve permettant de conclure à un accroissement de l'âge à la ménopause depuis le siècle dernier (McKinlay, 1973). En effet, la plupart des données indiquent un âge de cinquante ans environ au Moyen-Age et dans l'Antiquité. Si l'on remonte plus loin, dans les trois, quatre millions d'années qui ont précédé le néolithique, la ménopause a dû concerner peu de femmes. Les fragments de squelette les plus anciens retrouvés à ce jour appartenaient tous à des individus qui ne dépassaient pas la trentaine. Au néolithique, la sédentarisation progressive, l'amélioration de l'alimentation et de la sécurité ont sans doute permis à un plus grand nombre d'atteindre l'âge mûr, mais dans une proportion très faible : 3 crânes sur 187 seraient ceux d'individus de plus de cinquante ans (Minois, 1987).

Depuis les années 1980, la ménopause a cependant fait l'objet de réflexions dans le champ de la biologie de l'évolution, de l'écologie humaine et de la sociobiologie. Divers chercheurs s'interrogent sur l'origine de la ménopause et sur son intérêt pour l'espèce. On a en effet considéré jusqu'à ces dernières années que la femelle humaine était la seule à présenter un arrêt non facultatif et total de la fonction reproductive bien avant la fin de sa vie, mais cette idée commence à être battue en brèche1. L'arrêt biologique de la capacité de reproduction de la femelle humaine constitue un paradoxe pour la théorie de l'évolution. Comment un phénotype d'arrêt de la reproduction peut-il être reproduit ? Quels avantages évolutifs découlent de la limitation de la période de fertilité ? La sélection naturelle peut-elle favoriser la restriction de la fécondité ? Si la sélection naturelle amène les humains à optimiser leur capacité de reproduction, pourquoi les femmes continuent-elles à vivre bien au-delà de leurs années de fertilité ?

Plusieurs types d'explications ont été proposés (Peccei, 1995). Selon la théorie que nous nommerons de "l'artefact historique", la ménopause est le produit artificiel de l'allongement récent de la vie, lié à l'amélioration des conditions d'existence. Elle n'est pas alors un effet de la sélection naturelle et ne procure aucun avantage évolutif. Une variante de cette théorie se ramène à "l'artefact biologique". Elément non sélectionné pour lui-même et sans avantage évolutif propre, la ménopause est alors associée à un processus de développement sélectionné pour d'autres raisons. Dans une perspective opposée, la théorie de "l'avantage adaptatif" regroupe plusieurs hypothèses. Les théoriciens de l'évolution considèrent que la ménopause s'est développée à travers un processus de parenté au cours duquel l'efficacité adaptative augmente quand les femmes cessent d'être fertiles et cherchent à favoriser la reproduction de leurs enfants ou de leurs proches. Certaines de ces recherches se situent dans le cadre de la sociobiologie. C'est le cas de celle de P. Mayer, qui a tenté de démontrer "l'hypothèse de la grand-mère".

Mayer (1984) postule que les parents les plus efficaces du point de vue de l'évolution sont ceux qui deviendraient grands-parents. L'analyse des généalogies de quatre familles sur une période de deux cents ans, entre 1675 et 1874, comprenant environ 22 000 individus, lui permet de conclure que "l'adaptation inclusive" des femmes décédées après cinquante ans est plus grande que celle des femmes décédées plus tôt2. Mayer suggère que les femmes ménopausées s'occupaient de leurs petits-enfants, les transportaient, et permettaient ainsi à leurs filles d'améliorer leur fertilité en diminuant l'intervalle entre les naissances. La ménopause aurait été sélectionnée parce que les femelles hominiennes plus âgées pouvaient transmettre de plus nombreux gènes si elles aidaient leurs filles en s'occupant des petits-enfants qu'en ayant elles-mêmes une progéniture plus importante.

L'hypothèse de la jeune ménopause

Les résultats de ces calculs compliqués, et il faut bien dire, peu convaincants3, ont été discutés récemment par l'anthropologue Jocelyn Peccei4. Les études qualitatives menées dans des sociétés traditionnelles5 révèlent que l'assistance que les mères procurent à leurs enfants adultes et à leurs petits-enfants varie en nature et en quantité selon le contexte socio-écologique : lorsque les grands-mères ne les aident pas, les jeunes mères trouvent d'autres solutions. De plus, estime Peccei, les modèles quantitatifs de l'hypothèse de la grand-mère utilisant des données démographiques modernes n'ont pas pu montrer que la ménopause pouvait être maintenue dans le patrimoine génétique à travers la sélection de la descendance.

Une autre théorie a été alors proposée par Peccei6, que nous nommerons l'hypothèse de la jeune ménopause, ou l'hypothèse de la mère. La constance de l'âge du début de la sénescence de la fonction reproductive, tant dans le temps qu'à travers les cultures, indique qu'il s'agit d'un phénomène très fortement déterminé du point de vue génétique7. La ménopause a donc dû apparaître en réponse à des conditions universelles. Peccei pense que la ménopause est survenue assez tôt dans l'évolution humaine, peut-être depuis un million d'années. Ce qui pose une question difficile : comment ce phénomène a-t-il pu être sélectionné dans une population où les femelles ne vivaient presque jamais jusqu'à cinquante ans ? Peccei suggère que la ménopause se produisait à un âge plus précoce chez les anciens hominiens et offrait aux femmes un avantage évolutif en leur permettant de s'occuper de leurs propres grands enfants et adolescents, au lieu de courir le risque de naissances tardives et d'avoir à élever encore des nourrissons. Elle développe ainsi l'hypothèse nidicole-durée de vie (altriciality-lifespan), ou, plus clairement, de l'augmentation de la durée de la dépendance et du besoin du nourrisson d'être nourri par sa mère, en somme de rester dans le nid (altricial vient du latin altrix, "celle qui nourrit", et s'applique en anglais aux oiseaux). Il y a environ un million et demi d'années, entre la disparition de l'australopithèque et l'apparition du premier Homo sapiens, l'accélération du processus d'encéphalisation a mis les nourrissons dans un état de vulnérabilité croissante, exigeant des mères des soins plus longs et plus intenses. La sélection naturelle aurait favorisé les femelles prématurément infertiles qui pouvaient s'investir dans la survie de leur progéniture pré-adulte. La ménopause aurait alors été sélectionnée dans un contexte de faible fertilité, de mortalité adulte modérée et de forte mortalité infantile. Pour la mère, le coût d'enfants nés tard est plus important que celui des enfants qu'elle a eus étant jeune. Si la dépendance croissante des jeunes enfants est due au processus d'encéphalisation, la ménopause a alors joué un rôle majeur dans l'évolution humaine en facilitant le développement de l'intelligence. L'âge de la ménopause aurait ensuite suivi l'évolution de la durée maximale de la vie.

Dans un livre destiné au grand public, le biologiste Jared Diamond consacre un chapitre à "L'évolution de la ménopause féminine"8. Pour le biologiste évolutionniste, la ménopause apparaît d'abord comme une aberration dans le règne animal, mais il pense que la ménopause a largement contribué à faire de nous les humains que nous sommes, supérieurs aux grands singes. Diamond montre que la limitation du nombre de grossesses et d'enfants, du fait de la ménopause, améliore les chances de survie des enfants et des petits-enfants. Jusqu'à l'adolescence, la présence de la mère est un facteur essentiel à leur survie. L'arrêt de la fertilité supprime le risque pour la mère de mourir des complications d'une grossesse ou d'un accouchement. L'importance de cet avantage dépend des contextes et varie d'une société à l'autre. Aussi Diamond laisse-t-il les anthropologues se prononcer sur la question de savoir si l'investissement dans les petits-enfants et la protection de l'investissement que représentent les enfants précédents suffisent à compenser le manque à gagner qu'implique la ménopause, et donc à expliquer l'apparition de celle-ci.

Le support de la mémoire du groupe

Diamond avance un autre avantage de la ménopause : l'importance des personnes âgées pour la tribu tout entière dans les sociétés sans écriture. Leur savoir donne à la société de meilleures chances de survie. Les vieilles femmes qui n'avaient pas de ménopause auraient disparu du réservoir génétique parce qu'elles étaient exposées aux risques de l'enfantement et de l'épuisement par surmenage parental. En temps de crise, de catastrophe naturelle par exemple, la disparition préalable de telle femme âgée et de ses conseils parfois vitaux, comme la connaissance de certaines plantes comestibles, risquait aussi d'éliminer du réservoir génétique tous les parents qui lui avaient survécu - un prix terrible à payer pour l'avantage douteux de produire encore un ou deux bébés. La valeur sociale de la mémoire des vieilles femmes aurait ainsi constitué l'un des moteurs de la ménopause.

Ces diverses théories fondent en effet plus ou moins explicitement une légitimité biologique et sociale des années qui suivent la ménopause. Si la ménopause est un artefact du progrès, le traitement hormonal est d'autant plus nécessaire. Si la femme atteint un grand âge depuis au moins 100 000 ans9, elle n'est pas fatalement exposée aux maladies liées au manque d'œstrogènes10. Mais ne contribuerait-elle pas à la reproduction, cela permettrait-il d'affirmer "qu'elle perd toute utilité en tant qu'être humain" comme l'écrivait le psychiatre David Reuben ?

Un prochain article abordera précisément l'évolution de la ménopause et de la place des femmes ménopausées dans les temps historiques.


1. Il a été récemment signalé qu'une espèce de baleine, la baleine pilote, "subit la ménopause vers l'âge de trente ou quarante ans, peut vivre en moyenne encore quatorze ans après, et dépasse parfois l'âge de soixante ans" (Jared Diamond, 1999 ; p. 129) ; l'arrêt de la fonction reproductive s'observe aussi chez les primates non-humains, les baleines, les chiens, les lapins, les éléphants et les animaux du bétail domestique. (C. Parker, M. Tatar, A. Collins, 1998).

2. L'adaptation inclusive (Inclusive fitness), c'est-à-dire la dispersion des gènes du sujet dans toute sa parenté consanguine, est calculée par le nombre pondéré des parents consanguins vivants au moment de la mort du sujet ; limité dans l'étude de Mayer aux enfants et à leurs descendants et aux premiers cousins et à leurs descendants, nés durant la vie du sujet et vivants à la mort du sujet ; seuls les descendants et parents plus jeunes sont comptés (Mayer, 1982). "En forgeant le terme Inclusive fitness, les sociobiologistes ont voulu dire que l'adaptation de l'individu, entendue au sens le plus égoïste, se définit par rapport à ses gènes, et inclut donc au même titre que lui les vecteurs du même patrimoine biologique. A partir de là, tout devient possible au théoricien…" C. Lévi-Strauss, Le regard éloigné, 1983, p. 54. (et pages suivantes pour la critique de la sociobiologie).

3. "Il est clair qu'avec ces hypothèses passe-partout, on peut expliquer n'importe quoi : aussi bien une situation que son contraire." C. Lévi-Strauss, ibidem, p. 56.

4. J.S. Peccei, op. cit.

5. K. Hawkes, J.F. O'Connell, J. N.G. Blurton, "Hardworking in Hadza grandmothers", 1989, cité par J.S. Peccei, op. cit.

6. J.S. Peccei, op. cit.

7. Cette littérature réellement scientifique utilise l'expression reproductive sénescence, de préférence au terme de ménopause. Nous la traduisons par sénescence de la fonction reproductive. 8. J. Diamond, Pourquoi l'amour est un plaisir, 1999, (Edition originale 1997).

9. K.M. Weiss, "Evolutionary perspectives on ageing", 1981. Cité par M. Lock, 1991.

10. M. Lock, "Contested meanings of the menopause", 1991.